Écologie et environnement

Entre tortues braconnées et lac Karihani grignoté, la biodiversité ne peut pas attendre la reconstruction

Avec 123 tortues braconnées en 2025 et des zones humides sous pression, la nature de Mayotte souffre. Après les Assises de Coconi, voici nos propositions.

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Entre tortues braconnées et lac Karihani grignoté, la biodiversité ne peut pas attendre la reconstruction

Les Assises Outre-mer de la biodiversité se sont tenues fin septembre à Coconi. Quelques jours plus tôt, le réseau d'échouage publiait un bilan sans appel. En 2025, 123 tortues marines ont été braconnées à Mayotte, d'après les cas documentés. Ces deux nouvelles posent une question simple. La nature fait-elle vraiment partie de la reconstruction ?

Tortue verte dans le lagon de Mayotte
Une tortue verte (Chelonia mydas), accompagnée d'un rémora, dans les eaux de Mayotte. Photo : Frédéric Ducarme, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Image redimensionnée.

Début juin 2025, sur la plage de Papani, à Petite-Terre, des bénévoles découvrent une tortue verte femelle retournée sur le dos, coincée sous des rondins de bois. Elle est vivante. Le contexte, dans un secteur où le braconnage est intense, ne laisse guère de doute sur ce qui l'attendait. On la remet sur son plastron, elle regagne la mer seule. L'histoire, rapportée par Mayotte Hebdo à partir du bilan annuel du Réseau échouage mahorais de mammifères marins et de tortues marines (REMMAT), finit bien. Elle est l'exception.

Les chiffres d'un massacre ordinaire

En 2025, le REMMAT a documenté 173 tortues mortes ou en détresse, sans risque de doublon, et jusqu'à 216 si l'on compte les cas où un double comptage ne peut être exclu. Parmi elles, 123 cas de braconnage : 118 animaux tués et cinq retrouvés vivants après une tentative. Le braconnage représente 90 % des causes de mortalité identifiées, contre 83 % en moyenne depuis 2011. La tortue verte concentre 91 % des cas.

La géographie est connue. Papani, à Dzaoudzi-Labattoir, compte à elle seule 37 cas. La plage de Nyamba, à Chiconi, 28. Lampi, à Kani-Kéli, 10. Le réseau insiste sur deux points qui devraient faire réfléchir. Ces chiffres ne mesurent que ce qui a été signalé et documenté, pas la réalité. Et le niveau reste stable (129 cas en 2024) alors même que les actions de suivi ont fortement baissé. Autrement dit, on voit moins, et on trouve autant.

Coconi, deux jours pour parler de tout le reste

Les 29 et 30 septembre, Mayotte accueillait au pôle d'excellence rurale de Coconi la deuxième édition des Assises Outre-mer de la biodiversité, organisées par le Département-Région avec le réseau Les Eco Maires et la plateforme idealCO, en duplex avec les Assises nationales des espaces naturels sensibles réunies à Tours. Plus de 200 participants se sont inscrits, selon Le Journal de Mayotte, là où 120 étaient attendus.

Les visites de terrain ont montré une île sous pression. Au lac Karihani, à Tsingoni, zone humide de près de sept hectares, refuge d'oiseaux, l'urbanisation et l'habitat informel grignotent les berges. Dans les hauteurs, le responsable de la pépinière départementale de Coconi, capable de produire jusqu'à 90 000 plants par an pour reboiser une quarantaine d'hectares, alertait sur les défrichements illégaux et les feux à répétition. Le Département met en avant ses outils, comme le schéma des espaces naturels sensibles, le plan régional de prévention des déchets et le schéma d'entretien des rivières. Il affiche aussi une ambition, l'inscription de la double barrière de corail du lagon au patrimoine mondial de l'Unesco.

Côté associations, la directrice de la FMAE-CPIE Maoré, Latufa Msa, a résumé dans Flash Infos ce que beaucoup pensent. Après Chido, il est compréhensible que les urgences humaines passent d'abord, mais « la restauration des milieux naturels fait aussi partie de la reconstruction du territoire ». Elle fixe trois priorités, qui sont de protéger ce qui est encore préservé, de restaurer ce qui a été dégradé et de donner aux acteurs locaux les moyens d'agir dans la durée.

La biodiversité est aussi une infrastructure

On a pris l'habitude de ranger l'environnement dans la colonne des « sujets importants mais pas urgents ». C'est une erreur de calcul. Une mangrove qui tient le rivage, une forêt qui retient les sols au-dessus d'un captage, un lac qui stocke l'eau de pluie rendent des services que l'on paierait très cher s'il fallait les remplacer par du béton. Une étude publiée en 2020 dans Scientific Reports a estimé que les mangroves de la planète évitent chaque année plus de 65 milliards de dollars de dommages liés aux inondations. Les tortues, elles, font vivre une partie de l'image et du tourisme du lagon. Les défendre n'est pas un luxe de naturaliste, c'est protéger un capital commun.

Il faut aussi regarder les tortues avec lucidité. Le braconnage n'est pas un phénomène diffus et insaisissable, puisque le bilan du REMMAT montre qu'il se concentre sur quelques plages bien identifiées. Le combattre suppose une présence humaine régulière sur ces plages aux heures de ponte, et des suites judiciaires visibles. Cela ne relève pas seulement des bénévoles d'Oulanga Na Nyamba ou des agents de l'Office français de la biodiversité. Cela suppose une coordination durable entre l'État, les communes concernées, les forces de l'ordre et les associations.

Concrètement, trois engagements nous paraissent à portée de main.

D'abord, des financements pluriannuels pour les associations de terrain. La FMAE le dit poliment, nous le disons franchement. Un réseau d'échouage qui doit réduire ses suivis faute de moyens, c'est de l'argent public économisé aujourd'hui et perdu demain. Une convention de trois ans avec des objectifs mesurables vaut mieux que des appels à projets annuels.

Ensuite, un dispositif de surveillance renforcée sur Papani, Nyamba et Lampi, qui concentrent à elles seules 75 des cas recensés. Cibler trois plages, c'est faisable, et l'effet serait mesurable dès le bilan 2026.

Enfin, la reconstruction a besoin d'une règle simple. Aucun grand projet ne devrait être financé au titre de la refondation sans état des lieux écologique et sans mesure de compensation réellement suivie. Le lac Karihani ne doit pas devenir le symbole de ce qu'on n'a pas su protéger pendant qu'on reconstruisait.

Les Assises ont eu le mérite de montrer une jeunesse intéressée, avec la présence des élèves du lycée agricole de Coconi. Ces jeunes deviendront les techniciens, les gardes, les agriculteurs de demain. Ils méritent qu'on leur laisse autre chose qu'une liste de plages où il ne faut plus aller le soir.

Sources

  • Mayotte Hebdo / Flash Infos, « 123 cas de braconnage de tortues recensés par le REMMAT en 2025 », 2 octobre 2026 : mayottehebdo.com
  • Mayotte Hebdo / Flash Infos, « La biodiversité au défi de la reconstruction » (entretien avec Latufa Msa, FMAE-CPIE Maoré), 1er octobre 2026 : mayottehebdo.com
  • Le Journal de Mayotte, « Les Assises Outre-mer de la biodiversité se tiennent à Mayotte et donnent la parole à notre patrimoine naturel », 1er octobre 2026 : lejournaldemayotte.yt
  • Menéndez P., Losada I. J., Torres-Ortega S., Narayan S., Beck M. W., « The Global Flood Protection Benefits of Mangroves », Scientific Reports, 10, 4404 (2020) : nature.com

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