Mardi, un engin de chantier a arraché une pièce du réseau d'eau à Kawéni. La conduite s'est vidée jusqu'à Doujani, des quartiers et des écoles se sont retrouvés sans eau, et la circulation était déjà au bord de la rupture. Un accident, sans doute. Mais aussi le symptôme d'un territoire où l'on creuse partout en même temps sans toujours savoir ce qu'il y a dessous.

Il est environ 11 heures, mardi 6 octobre, près de l'Hyper Discount de Kawéni, quand une gerbe d'eau de plusieurs mètres de haut jaillit au bord de la route. Mayotte la 1ère décrit des automobilistes qui roulent au pas dans les flaques et des agents de la SMAE déjà à pied d'œuvre. Un témoin résume la scène : « C'est un engin de chantier qui est rentré dedans et l'a brisée. »
Le communiqué diffusé dans l'après-midi par la SMAE, la Mahoraise des Eaux, est plus précis et plus inquiétant. Une entreprise de travaux intervenant à proximité de la conduite de distribution a « accidentellement arraché un accessoire de réseau ». Il a fallu couper en urgence pour limiter la perte d'eau. C'était trop tard pour éviter le pire, et la conduite s'est désamorcée « sur une grande partie de son linéaire entre Kawéni et Doujani ». Concrètement, l'eau s'est vidée de la canalisation et l'air y est entré ; la remettre en service suppose de la remplir et de la purger progressivement, ce que l'opérateur qualifie de « processus très long ». La réparation était terminée mardi après-midi, mais la SMAE ne pouvait pas encore annoncer d'heure de remise en eau pour la zone industrielle de Kawéni, Mtsapéré-Bonovo, Mtsapéré, Doujani et le sud de Cavani, écoles comprises.
Au retour de l'eau, la consigne est de la laisser couler doucement jusqu'à ce qu'elle soit claire, et de la faire bouillir pour boire et cuisiner pendant la première demi-journée.
Ce que l'on ne sait pas
À ce stade, ni la SMAE ni la presse n'ont publiquement nommé l'entreprise ni le chantier concernés. Il serait donc hasardeux d'en tirer des conclusions sur une responsabilité particulière. Kawéni est aujourd'hui l'un des secteurs les plus remués de l'île, et plusieurs opérations peuvent y coexister. Ce qui est sûr, c'est que l'incident s'ajoute à une situation déjà tendue, sur un réseau d'eau dont chaque mètre cube compte.
Un secteur sous perfusion de chantiers
Kawéni, c'est le principal poumon économique de Mamoudzou et un point de passage obligé entre le nord et le chef-lieu. C'est aussi, depuis le 30 juillet, le terrain de la phase 2 Nord du Caribus, le futur réseau de bus de la CADEMA. Sur la RN1, entre les carrefours MEGA et NEL, les travaux portent sur la plateforme réservée aux bus, la voirie et des ouvrages hydrauliques pour mieux évacuer les eaux de pluie. Le coût annoncé atteint 40 millions d'euros. La circulation y est passée en sens unique, du nord vers le sud, avec une déviation par la rue Martin-Luther-King, et le double sens ne doit revenir que le 21 août 2027.
Pour desserrer l'étau, la Ville de Mamoudzou a rétabli depuis le 16 septembre la circulation alternée dans le secteur. De 5 heures à 17 heures, les voitures à plaque paire roulent le mardi et le jeudi, les impaires le lundi et le mercredi, sur la RN1 entre le quai Colas et le rond-point de Carrefour, et sur une portion de la RD14. Riverains, professionnels, services publics, secours et personnes à mobilité réduite sont exemptés. La commune justifiait la mesure par des trajets « pouvant durer 5 à 6 heures » pour certains usagers, et par ses effets sur les prix et l'approvisionnement des commerces. Une consultation en ligne, à laquelle 1 408 personnes ont répondu, avait recueilli 55 % d'avis favorables.
Le dispositif prend fin dimanche 11 octobre. Que se passera-t-il lundi ? À l'heure où ces lignes sont écrites, aucune décision n'a été rendue publique.
Creuser moins à l'aveugle et informer davantage
Personne ne conteste qu'il faille des travaux. Le Caribus, attendu depuis des années, est l'un des rares projets capables de sortir Mamoudzou de la dépendance à la voiture individuelle. Mais un territoire en chantier permanent a besoin de règles du jeu plus strictes que la moyenne, pas moins.
Sur les réseaux enterrés, la France s'est dotée depuis 2012 d'une réglementation dite « anti-endommagement ». Avant de creuser, le maître d'ouvrage et l'entreprise doivent déclarer leurs travaux auprès des exploitants de réseaux via le guichet unique national (procédures DT et DICT), obtenir les plans, et en cas de doute faire localiser précisément les conduites. Ces outils ne valent que par la qualité des plans dont disposent les exploitants. À Mayotte, où les réseaux ont souvent été posés vite et réparés dans l'urgence, la cartographie précise des canalisations d'eau devrait devenir une priorité financée, au même titre que les nouvelles conduites. C'est moins spectaculaire qu'une usine, mais chaque casse évitée économise de l'eau, de l'argent et des journées de coupure.
Nous demandons ensuite de la transparence après un incident. Un retour d'expérience public et sans procès d'intention, réalisé par l'exploitant et le donneur d'ordre, dirait ce qui a manqué. Plan inexact ? Repérage insuffisant ? Contrainte de délai ? C'est ainsi que l'on progresse, et c'est ce que l'on attend de services publics financés par les usagers.
Il faut aussi un calendrier unique et lisible des chantiers du Grand Mamoudzou. Aujourd'hui, l'usager apprend les coupures d'eau, les déviations et les fermetures de voies par des communiqués éparpillés entre la commune, l'intercommunalité, l'opérateur d'eau, l'électricien et l'État. Une carte commune, mise à jour chaque semaine, permettrait aussi aux maîtres d'ouvrage de repérer les conflits entre chantiers avant qu'ils ne se produisent.
Enfin, avant de prolonger ou d'abandonner la circulation alternée, la Ville devrait publier un bilan chiffré de ces quatre semaines. Temps de parcours mesurés, nombre de dérogations accordées, fréquentation des bus et des taxis, avis des commerçants de la zone industrielle. Une mesure qui pèse sur la vie de milliers de familles mérite d'être évaluée sur des faits, pas seulement sur un sondage de deux jours.
Un coup de pelle mal placé ne fait pas une politique publique. Mais il en révèle les angles morts. À Kawéni, ils s'appellent cartographie, coordination et information. Trois chantiers peu coûteux au regard de ceux qui sont déjà ouverts.
Sources
- Mayotte la 1ère, « Une tractopelle brise une canalisation à Kawéni, un puissant jet d'eau s'échappe », 6 octobre 2026 : la1ere.franceinfo.fr
- Mayotte la 1ère, « Après la casse d'une canalisation à Kawéni, la remise en eau est perturbée dans plusieurs secteurs », 6 octobre 2026 : la1ere.franceinfo.fr
- Le Journal de Mayotte, « SMAE : coupure de la distribution d'eau à la suite d'une casse accidentelle » (communiqué de l'opérateur), 6 octobre 2026 : lejournaldemayotte.yt
- Mayotte la 1ère, « CARIBUS : les travaux de la phase 2 Nord démarrent sur la RN1 entre les carrefours MEGA et NEL », 30 juillet 2026 : la1ere.franceinfo.fr
- Le Journal de Mayotte, « À Kawéni, la circulation alternée mise en place dès le 16 septembre prochain », 11 septembre 2026 : lejournaldemayotte.yt
- Mayotte Hebdo, « La circulation alternée fait son retour à Kawéni dès le 16 septembre » : mayottehebdo.com
- Guichet unique « Réseaux et canalisations » (déclarations DT-DICT) : reseaux-et-canalisations.ineris.fr