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Avec 8 000 m³ d'eau manquants chaque jour, Mayotte attend 2028 sans filet pour ses foyers fragiles

La fuite sous le lagon du 18 octobre rappelle un déficit d'environ 8 000 m³ par jour. L'usine d'Ironi Bé est suspendue par la justice depuis juillet et aucun dispositif connu ne protège les plus fragiles, alors que l'État avait distribué de l'eau en bouteille en 2023.

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Avec 8 000 m³ d'eau manquants chaque jour, Mayotte attend 2028 sans filet pour ses foyers fragiles
Photo : Retenue collinaire de Dzoumogné — Plg56, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le dimanche 18 octobre, la plus grosse des deux conduites sous-marines qui traversent le lagon a fui à raison de trois cents mètres cubes par heure, selon Le Journal de Mayotte, et les remises en eau ont été décalées à Mamoudzou, à Koungou et en Petite-Terre. Le lendemain, la Société mahoraise des eaux annonçait une réparation pour le mardi 20 octobre et prévenait, d'après Mayotte la 1ère, que le système resterait fragile pendant deux à trois jours, avec un risque de ne pas tenir les trente heures de service prévues au planning.

Une conduite se répare en quelques jours, mais l'épisode renvoie à des problèmes autrement plus lents à régler. Combien d'années faudra-t-il avant que l'île produise l'eau dont elle a besoin, et que fait-on pour les foyers les plus exposés pendant ce temps ?

Un déficit chiffré et des chantiers qui reculent

Le Journal de Mayotte estime les besoins de l'île à environ 48 000 mètres cubes par jour, pour une production d'environ 40 000. À ce manque s'ajoutent les pertes, puisque 9 000 à 10 000 mètres cubes disparaîtraient chaque jour dans des fuites situées après les compteurs et que Mayotte la 1ère évalue à près de 35 % la part de l'eau potable perdue pendant son acheminement. À la mi-octobre, la retenue de Combani était remplie à 50 % et celle de Dzoumogné à 40 %.

La deuxième usine de dessalement, à Ironi Bé, doit fournir 10 000 mètres cubes par jour dans un premier temps. Le 31 juillet 2026, le tribunal administratif de Mayotte a suspendu son autorisation environnementale, délivrée le 3 juillet 2025, sur le recours de Mayotte Nature Environnement, de France Nature Environnement et du GEPOMAY. Les juges ont relevé trois irrégularités et laissé six mois au préfet et au syndicat Les Eaux de Mayotte pour les corriger, selon Le Journal de Mayotte et Mayotte Hebdo. Annoncée pour la fin de 2027, la mise en service glisserait vers 2028. La retenue collinaire d'Ourovéni, environ trois millions de mètres cubes, est attendue à l'horizon 2032.

Les chiffres

  • 48 000 m³ d'eau nécessaires chaque jour, pour environ 40 000 m³ produits (Le Journal de Mayotte, 20 octobre 2026)
  • 9 000 à 10 000 m³ perdus chaque jour après compteur (Le Journal de Mayotte)
  • Près de 35 % de l'eau potable perdue pendant l'acheminement (Mayotte la 1ère, 19 octobre 2026)
  • 8,70 euros le pack de six bouteilles de 1,5 litre à Mayotte, contre environ 1,20 euro dans certaines grandes surfaces de l'Hexagone (Le Journal de Mayotte)
  • 730 millions d'euros prévus pour l'eau et l'assainissement jusqu'en 2031 par la loi de programmation du 11 août 2025 (Le Journal de Mayotte)

Ironi Bé, un retard que l'administration s'est en partie infligé

Dans son jugement du 31 juillet, le tribunal donne raison aux associations sur des points précis et à l'État sur plusieurs autres. Il reconnaît que l'usine répond à « une grave crise d'approvisionnement de la population de Grande Terre en eau potable » et qu'elle participe « directement à la mise en œuvre de préoccupations de santé et de salubrité publique ».

Ce qui coince relève du dossier, à commencer par le Parc naturel marin, qui n'avait pas été informé de « la nature des molécules chimiques rejetées dans le lagon ». La compensation des zones humides détruites était jugée suffisante au titre d'un facteur un, mais « insuffisantes au titre d'un facteur trois », selon les mots du jugement, alors que l'avis ministériel exigeait ce facteur trois. S'y ajoutent l'absence d'écran contre les matières en suspension pendant les travaux et l'absence de mesure pour le palétuvier gros poumon, espèce végétale protégée. Les deux premiers manquements reprennent des réserves posées par l'avis conforme du ministre avant la signature de l'autorisation. Une partie du délai tient donc à des conditions connues que les porteurs du projet n'ont pas remplies, et je ne vois aucune raison d'en faire porter la faute aux défenseurs de la mangrove.

Le délai de six mois court à compter du jugement, soit jusque vers la fin de janvier 2027. Nous n'avons trouvé aucun document public permettant de savoir quelles études ont été relancées ni quelle compensation supplémentaire a été proposée.

En 2023, l'État savait distribuer de l'eau

Le manque d'eau ne pèse pas du même poids sur chaque foyer. Un ménage qui peut acheter des packs à 8,70 euros traverse une coupure prolongée sans trop de dommages, alors qu'un nourrisson ou une personne malade dans une famille pauvre la subit de plein fouet. Le Journal de Mayotte constate qu'« en l'absence de distributions d'eau en bouteille, les habitants doivent se débrouiller seuls ».

Il y a trois ans, l'État avait pourtant agi autrement. En septembre 2023, en pleine sécheresse, le préfet de l'époque, Thierry Suquet, avait fait acheminer 600 000 litres d'eau en bouteille pour les publics fragiles, rapportait l'AFP reprise par ID, l'Info durable. Il avait déclaré : « Nous avons identifié 50.000 personnes ». La ration fixée était de deux litres par jour pour un adulte et d'un litre pour un nourrisson, au bénéfice des nourrissons, des femmes enceintes, des personnes handicapées, des plus de 65 ans et des malades en affection de longue durée. Des listes avaient été dressées et des critères arrêtés, qui pourraient resservir.

La situation de 2026 diffère de celle de 2023, puisque les retenues sont remplies entre 40 et 50 % et que les tours d'eau fonctionnent. Quand une fuite comme celle du 18 octobre fait dérailler le planning plusieurs jours, aucun dispositif public connu ne déclenche pourtant de secours ciblé, et le déficit de production durera au moins jusqu'en 2028.

Ce que répondent les autres

Face aux pertes, le préfet a mobilisé le régiment du service militaire adapté pour réparer les réseaux des bâtiments publics, rappelle Mayotte la 1ère. La Société mahoraise des eaux a indiqué que le service serait prolongé automatiquement si les réserves le permettent. En accordant six mois, le tribunal administratif a jugé régularisables les irrégularités relevées à Ironi Bé. Sur l'avancement de cette régularisation, ni la préfecture ni le syndicat Les Eaux de Mayotte ne se sont exprimés publiquement à notre connaissance à la date de publication.

Un protocole et des relevés, avant la fin de l'année

Le déficit est mesuré et son horizon connu, mais aucun protocole écrit ne dit ce qui arrive aux plus fragiles quand le planning déraille.

Le préfet de Mayotte devrait publier avant le 15 novembre 2026 un protocole de secours précisant à partir de quelle durée de coupure non prévue au planning une distribution d'eau en bouteille est déclenchée dans un secteur, et pour quels publics, en reprenant les critères de 2023.

Avant que le tribunal statue à nouveau sur Ironi Bé, j'attends du préfet et du président du syndicat Les Eaux de Mayotte qu'ils rendent public le contenu de la régularisation, compensation des zones humides et mesures pour le palétuvier comprises. Quant à la Société mahoraise des eaux, un relevé mensuel des volumes produits et perdus, secteur par secteur, publié à partir de décembre 2026, permettrait de mesurer ce que deviennent les 730 millions d'euros prévus par la loi du 11 août 2025.

Sources

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