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Neuf mètres de houle au large, cinq dans le lagon, la science chiffre la protection offerte par les récifs et les mangroves

Une étude de l'université de Kyoto parue en mars 2026 montre que la protection offerte par une mangrove dépend de la hauteur d'eau sur ses racines. À Sada, dans la baie de Chiconi, des racines artificielles doivent être posées d'ici 2027 pour ramener la vase devant l'école de Mangajou.

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Neuf mètres de houle au large, cinq dans le lagon, la science chiffre la protection offerte par les récifs et les mangroves
Photo : MangroveHajangoua Mayotte-TNicolas — Tanguy Nicolas, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le 14 décembre 2024, quand Chido est passé sur Mayotte, la houle atteignait environ neuf mètres au large de la barrière de corail. À l'intérieur du lagon, elle ne dépassait plus quatre à cinq mètres. Annabelle Djeribi, directrice du Parc naturel marin de Mayotte, a résumé la chose début avril 2025 devant le conseil de gestion : « Les récifs ont amoindri l'impact de la houle. » Elle a ajouté que les mangroves avaient, elles aussi, limité l'érosion du rivage pendant le cyclone.

Cet amortissement, obtenu sans ouvrage ni dépense, intéresse de plus en plus les ingénieurs du littoral, qui cherchent depuis une dizaine d'années à mesurer ce que valent un récif ou une forêt de palétuviers face à une digue de béton. Une étude publiée en mars 2026 par l'université de Kyoto affine ce calcul pour les mangroves. Et dans la baie de Chiconi, un chantier expérimental doit poser d'ici 2027 des racines artificielles devant une école menacée par la mer.

Quatre-vingt-six pour cent de l'énergie des vagues brisée sur la crête du récif

Le chiffre de référence date de 2014. Filippo Ferrario et ses coauteurs ont compilé plus de 255 études sur l'effet des récifs coralliens sur la houle et publié leur synthèse dans Nature Communications. En moyenne, un récif dissipe 97 % de l'énergie des vagues venues du large. La crête récifale, cette ligne peu profonde où les vagues déferlent en premier, en absorbe à elle seule 86 %. D'après leur relevé, la construction d'un brise-lames revenait en médiane à 19 791 dollars par mètre linéaire, contre 1 290 dollars pour un projet de restauration de récif.

Deux ans plus tard, une équipe conduite par Siddharth Narayan a repris la question avec un échantillon plus large d'écosystèmes. L'article, paru dans PLOS ONE, s'appuie sur 69 séries de mesures de terrain et sur l'examen de 52 projets de restauration. Les récifs coralliens y réduisent la hauteur des vagues de 70 % en moyenne, les prés salés de 72 %, les mangroves de 31 % et les herbiers de 36 %. Les auteurs notent que, pour des vagues ne dépassant pas un demi-mètre, les prés salés et les mangroves peuvent coûter deux à cinq fois moins cher qu'un brise-lames immergé. Ils précisent que l'efficacité dépend de rapports géométriques précis, comme la hauteur de la vague comparée à la profondeur d'eau sur le récif. Une houle cyclonique de plusieurs mètres sort de la gamme où ces comparaisons de coût ont été établies.

En 2018, Michael Beck et des chercheurs de l'université de Cantabrie ont changé d'échelle. Leur modélisation mondiale, publiée dans Nature Communications, conclut que sans les récifs, les dommages annuels attendus des inondations côtières doubleraient, et que le coût des tempêtes fréquentes triplerait. Pour une tempête centennale, les dégâts augmenteraient de 91 %. Les auteurs soulignaient que la seule dégradation des récifs pouvait avoir des conséquences importantes, avant même toute hausse du niveau de la mer.

Dans un canal à houle de Kyoto, des racines de palétuviers reproduites en trois dimensions

Pour les mangroves, les estimations restaient plus floues. Le chiffre moyen de Narayan cache de grands écarts d'un site à l'autre, et les modèles de vagues traitent souvent la forêt comme un bloc de végétation uniforme. Une mangrove à Rhizophora a pourtant une architecture très irrégulière, avec des racines-échasses qui partent du tronc en arceaux, se ramifient puis s'éclaircissent à mesure qu'on monte. Selon la marée, la vague rencontre une forêt dense de racines ou passe au-dessus d'elles.

C'est ce que l'équipe de Nobuhito Mori, à l'Institut de recherche sur la prévention des catastrophes de l'université de Kyoto, a voulu quantifier. Yu-Lin Tsai, premier auteur, et Che-Wei Chang ont publié en mars 2026 dans la revue Journal of Geophysical Research – Oceans une étude couplant des essais en canal à houle et un modèle numérique de type Boussinesq, qui intègre les forces de traînée et d'inertie exercées par la végétation. Les chercheurs sont partis de relevés de terrain sur la forme des arbres de l'espèce Rhizophora apiculata, répandue en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique occidental, pour construire un modèle tridimensionnel de racines réalistes.

D'après leurs résultats, l'atténuation de la houle change nettement avec la morphologie verticale des racines et la hauteur d'eau, si bien que les estimations peuvent différer de 20 à 50 % selon la façon dont on représente la submersion des racines. Les auteurs proposent des formules qui relient l'énergie dissipée à la profondeur, à la hauteur des vagues et au niveau de submersion. Une mangrove efficace à marée basse peut donc protéger nettement moins lors d'une surcote cyclonique qui noie ses racines, et une étude de protection qui négligerait ce paramètre risquerait de surestimer le service rendu.

L'équipe annonce vouloir tirer de ces travaux des manuels d'atténuation des catastrophes fondés sur les mangroves, destinés à l'Asie du Sud-Est et aux îles du Pacifique. « Nous voulons appliquer ces connaissances aux mangroves pour développer une réduction des risques de catastrophe intelligente et peu coûteuse », explique Yu-Lin Tsai dans la présentation de l'étude. Le travail porte sur une seule espèce, dans des conditions de laboratoire, et sa transposition à d'autres forêts demandera des mesures locales.

Un lagon de 1 300 km² dont les récifs ont perdu près de la moitié de leurs coraux

À Mayotte, Chido a lui-même endommagé le récif qui protège l'île. Le lagon couvre 1 300 km² selon l'Office français de la biodiversité, et il est fermé par une double barrière de corail. Une étude du Parc naturel marin, menée avec les bureaux d'études Marex et Créocéan et rendue publique fin août 2025, a mesuré une mortalité moyenne des coraux de 45 % due au seul cyclone. Elle monte jusqu'à 88 % sur certains sites du nord-est, là où Chido a frappé le plus fort. En ajoutant le blanchissement provoqué par la vague de chaleur de 2024, la mortalité cumulée atteint 66 %, pour une perte de recouvrement corallien de 35 %. « C'est assez inédit en termes de mortalité », a déclaré à l'AFP Oriane Lepeigneul, du Parc naturel marin.

Les chercheurs de l'IRD et de l'université de La Réunion qui suivent le programme Future Maore Reefs, lancé en 2021, estiment qu'il faudra dix à quinze ans pour retrouver des récifs comparables à ceux d'avant. François Guilhaumon, chercheur à l'IRD, reconstruit les structures coralliennes en trois dimensions par photogrammétrie, une méthode qui assemble des centaines de photographies prises sous différents angles. Les essais de bouturage donnent des résultats très contrastés. Sur le site de La Surprise, plus de 80 % des fragments transplantés ont survécu, alors qu'à La Prévoyante, au large du port de Longoni, ils n'ont pas repris. Aline Tribollet, directrice de recherche à l'IRD, prévient que la restauration « ne sera soutenable et durable qu'en réduisant de manière importante les pressions d'origine humaine ».

Selon les travaux de Narayan, l'effet d'un récif sur la houle dépend du rapport entre la hauteur des vagues et la profondeur d'eau au-dessus de lui. Si la charpente corallienne, privée de coraux vivants, venait à s'abaisser, ce rapport changerait au détriment des quartiers du littoral. Le Parc a choisi en 2025 de ne pas lancer de bouturage à grande échelle et de miser sur la réduction des pollutions, des déchets et de la dégradation de la qualité de l'eau, en partant du principe que les récifs se régénèrent quand on les laisse tranquilles.

À Mangajou, des racines artificielles pour retenir le rivage devant une école maternelle

Dans la baie de Chiconi, sur la côte ouest, le problème a pris la forme d'un mur d'école. La plaquette officielle des lauréats de l'appel à projets national sur les solutions fondées sur la nature montre la photo du mur de l'école maternelle de Mangajou, à Sada, disparu sous l'effet de l'érosion. Le recul de la mangrove y expose aussi la route nationale qui longe le front de mer. Le ministère de la Transition écologique a retenu ce site en novembre 2024 parmi douze projets en France, qui se partagent 2,8 millions d'euros d'aide de l'État.

Le diagnostic, établi par une étude menée en 2023 avec l'Office français de la biodiversité, est que les courants et les mouvements de sédiments propres aux baies mahoraises sont le principal frein à la reprise spontanée de la mangrove. Les jeunes palétuviers ne s'installent pas sur une vase qui ne se dépose plus. La Communauté de communes du Centre-Ouest, porteuse du projet, a donc choisi de recréer d'abord les conditions physiques, avec des ouvrages poreux qui imitent les racines de mangrove pour freiner la houle et les courants et favoriser l'accumulation des sédiments à l'arrière.

Le dispositif retenu, baptisé ROOT et développé par l'entreprise Seaboost, se compose de modules poreux que l'on empile pour occuper la hauteur d'eau voulue et dont l'implantation s'adapte à chaque site. Le principe consiste à reproduire les effets hydrodynamiques d'une forêt de racines tout en laissant passer l'eau, puis à laisser les palétuviers reprendre la place. Seaboost le présente comme une approche à faible technicité, que des acteurs locaux peuvent fabriquer et entretenir, et la fiche du projet mahorais prévoit de former les acteurs du territoire pour pouvoir le reproduire sur d'autres sites de l'île. Le calendrier publié prévoit la modélisation et la conception de l'ouvrage en 2025, sa fabrication et sa pose en 2026 et 2027, puis des suivis participatifs jusqu'en 2029, pour un coût total de 391 900 euros. Le Parc naturel marin, le Conservatoire du littoral, propriétaire du site, et la DEAL de Mayotte sont associés.

Les structures perméables destinées à relancer les mangroves ont un bilan inégal. Une étude de l'université technique de Delft, menée en 2022 sur ce type d'ouvrages, constatait qu'ils échouent souvent, faute de règles de conception établies. Pour ROOT, aucun résultat évalué de façon indépendante n'a encore été publié, et Mangajou sera l'un des premiers tests du procédé en milieu tropical. Les données du premier pilote, installé au Cap d'Agde contre l'érosion, sont attendues pour 2026 selon TotalEnergies, partenaire de Seaboost depuis 2018.

Une île qui s'est enfoncée de 10 à 19 centimètres depuis 2018

La fiche du projet cite l'affaissement de l'île, un facteur que l'on retrouve rarement ailleurs. Avec la naissance du volcan sous-marin Fani Maoré, au large de la côte est, les stations GPS du réseau de surveillance REVOSIMA, piloté par l'IPGP et le BRGM, ont mesuré un enfoncement de 10 à 19 centimètres selon les endroits entre juillet 2018 et la fin de 2020. Le mouvement est devenu négligeable depuis. Pour une mangrove, ces centimètres comptent, car ils augmentent la hauteur d'eau sur les racines, précisément le paramètre que l'équipe de Kyoto désigne comme décisif dans l'atténuation de la houle.

À Demak, en Indonésie, des travaux de Delft sur des structures en bambou ont conclu que l'affaissement local pouvait être trop rapide pour que les ouvrages le compensent. À Mayotte, l'enfoncement s'est arrêté, mais la fiche de Mangajou range l'affaissement de l'île parmi les causes du recul des mangroves, avec l'érosion côtière et les pressions humaines.

Laisser repousser les palétuviers de Mayotte

Les mangroves de Mayotte couvrent environ 700 hectares, selon l'Office français de la biodiversité, gestionnaire du Parc naturel marin. Le service statistique du ministère de la Transition écologique classe leur état d'ensemble comme défavorable, même si toutes les mangroves françaises de l'océan Indien bénéficient d'une protection réglementaire.

Après Chido, les gestionnaires ont tranché en faveur de la régénération naturelle. Le réseau d'éducation à l'environnement EDD976, s'appuyant sur les connaissances du Conservatoire du littoral, a publié en février 2025 des consignes destinées aux habitants. Elles demandent de ne pas couper d'arbres, de ne pas ramasser les troncs et branches tombés, de ne pas construire, même temporairement, dans la mangrove ou l'arrière-mangrove, et de ne pas lancer de replantation. Le texte relève que la plupart des palétuviers repoussent sans intervention humaine et que, sans les mangroves, des submersions marines auraient probablement été observées pendant le cyclone. Il encourage en revanche le ramassage des déchets et le dégagement des cours d'eau encombrés.

Les travaux de Kyoto rappellent qu'une mangrove protège selon la forme et la hauteur de ses racines, ce qui suppose des arbres installés depuis des années. L'ouvrage de Mangajou vise un rivage plus difficile, où la vase ne se dépose plus et où aucune graine ne peut s'enraciner.

Les modules ROOT doivent être fabriqués et posés dans la baie de Chiconi d'ici la fin de 2027. Les premières mesures de sédimentation derrière l'ouvrage, attendues dans les suivis prévus jusqu'en 2029, diront si quelques rangées de racines artificielles suffisent à faire revenir la vase devant l'école de Mangajou.

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