Aménagement du territoire

À Bouyouni, l'aéroport ne doit pas décoller avant que les agriculteurs sachent ce qu'ils vont perdre

Le sénateur Saïd Omar Oili a saisi le président des tribunaux administratifs de La Réunion et de Mayotte. L'étude agricole du futur aéroport manquait pendant l'enquête publique. Après la suspension de l'usine d'Ironi Bé, Mayotte ne peut pas se permettre un second grand projet fragile en droit.

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À Bouyouni, l'aéroport ne doit pas décoller avant que les agriculteurs sachent ce qu'ils vont perdre
Photo : Mtsangamouji — moi meme, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Trois cents hectares. C'est, selon Le Journal de Mayotte, la surface du terrain sur lequel la Direction générale de l'Aviation civile veut implanter la future piste longue, entre Bouyouni et M'Tsangamouji. Sur ces terres, une centaine d'agriculteurs pourraient être touchés. Or le document censé mesurer ce que le projet leur coûtera n'était pas sur la table quand les habitants ont été invités à donner leur avis.

Le sénateur Saïd Omar Oili a rendu l'affaire publique par un communiqué diffusé le mardi 6 octobre, dont le titre range l'usine de dessalement en « Acte I » et l'aéroport de Bouyouni en « Acte II », suivi d'un point d'interrogation. Il y explique avoir saisi par écrit, le 28 septembre, Jean-Michel Laso, président des tribunaux administratifs de La Réunion et de Mayotte. Sa question est simple et technique à la fois. L'absence de l'étude préalable agricole au moment de l'enquête publique peut-elle entacher la régularité de la procédure ?

Ce que l'on sait

L'enquête publique sur le projet d'aéroport s'est tenue du 8 juin au 24 juillet 2026. Le Code rural, à son article L.112-1-3, impose pour ce type d'aménagement une étude préalable agricole. Elle dresse l'état des lieux de l'agriculture du secteur, évalue les effets du chantier et prévoit les mesures pour éviter, réduire ou compenser les pertes des exploitants.

D'après Le Journal de Mayotte, le sénateur avait interpellé le préfet Frédéric Poisot dès le 30 juin, en pleine enquête. La réponse est arrivée le 24 août, un mois après la clôture. Le préfet y écrit que « cette étude n'ayant pas encore été déposée auprès de la DAAF », il n'était « pas en capacité » de la communiquer. Il promet de la transmettre plus tard, avec l'avis qu'il rendra après consultation de la commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF).

Mayotte Hebdo ajoute un second point. Le sénateur a aussi demandé le rapport sur la compensation financière des professionnels exposés aux expropriations. Le préfet aurait répondu qu'il n'était pas disponible, ne l'ayant lui-même pas reçu. À ce jour, aucun document public ne dit donc combien seront indemnisés les agriculteurs, ni comment, ni où ils pourraient être relogés.

Le parallèle avec Ironi Bé n'a rien d'un effet de style. Le 31 juillet 2026, le tribunal administratif de Mayotte a suspendu l'autorisation environnementale de l'usine de dessalement de Dembéni, en laissant six mois pour corriger trois irrégularités. L'Inspection générale de l'environnement et du développement durable avait prévenu dès juin 2025 que raccourcir les procédures par des dispositifs d'urgence « ne permet pas en fait de gagner du temps de manière significative sur les projets structurants ».

Une procédure fragile finit toujours par coûter du temps

On peut être favorable à une piste longue et trouver ce dossier inquiétant. Les deux positions ne s'opposent pas. Mayotte a besoin d'une liaison aérienne directe et fiable avec l'Hexagone et la région, pour désenclaver l'île, faire baisser le prix des billets et sortir de la dépendance à une piste de Pamandzi trop courte et exposée à la mer. Mais un aéroport se construit pour cinquante ans. Il ne peut pas reposer sur une enquête publique où manquait la pièce qui concernait le plus directement les gens qui vivent du sol.

Le cas d'Ironi Bé l'a montré cet été. Quand l'État va trop vite, le juge le rattrape, et le chantier s'arrête au moment où l'on en a le plus besoin. Pour l'usine de dessalement, c'est la population assoiffée qui paie le retard. Pour Bouyouni, ce seraient d'abord les agriculteurs, maintenus des mois dans l'incertitude sur leurs parcelles, puis tous les Mahorais si le projet devait repasser par la case contentieux.

Il faut aussi mesurer ce que pèsent ces 300 hectares. Le foncier agricole est rare sur une île de 374 km² où la pression de l'habitat, légal ou non, grignote déjà les meilleures terres. Les cultures vivrières, la banane, le manioc, les ambrevades, nourrissent des familles et soutiennent une autonomie alimentaire que la crise du port de Longoni ou les pénuries de l'après-Chido ont rendue précieuse. Retirer une telle surface à l'agriculture sans étude publique sur les conséquences, c'est demander aux habitants de signer sans lire.

Notre avis

Le sénateur a raison de poser la question maintenant plutôt qu'après les premiers coups de pelleteuse. Sa démarche auprès du président des tribunaux administratifs est inhabituelle, et la réponse qu'il obtiendra n'aura sans doute pas la valeur d'un jugement. Elle a pourtant le mérite d'obliger l'État à s'expliquer avant d'engager des expropriations.

Nous ne demandons pas l'abandon de la piste longue. Nous demandons que le projet soit solide. Une enquête publique sert à informer, et on ne peut pas informer avec un dossier incomplet. Si l'étude agricole n'était pas prête, il fallait décaler l'enquête ou en ouvrir une complémentaire. Il est encore temps de le faire, et ce sera toujours moins coûteux qu'une annulation dans deux ans.

Le silence sur les compensations est plus gênant encore. Un agriculteur de Bouyouni ou de M'Tsangamouji a le droit de savoir ce qui lui sera proposé avant que l'on décide de son terrain. Ce n'est pas un détail administratif, c'est la condition pour que le projet soit accepté.

Des pistes concrètes

Plusieurs gestes simples permettraient de remettre le dossier d'aplomb. L'étude préalable agricole doit être publiée en ligne dès qu'elle est déposée, avec l'avis de la CDPENAF. Une enquête publique complémentaire, limitée au volet agricole, permettrait aux exploitants concernés de s'exprimer en connaissance de cause. Le barème d'indemnisation et les possibilités de relocalisation sur d'autres terres devraient être présentés lors de réunions publiques à Bouyouni et M'Tsangamouji, en shimaoré comme en français. Enfin, la Chambre d'agriculture et les coopératives mériteraient d'être associées au suivi, pour que les compensations prévues soient réellement mises en œuvre et ne restent pas sur le papier.

Un aéroport peut être une chance pour le nord de l'île. À condition que ceux qui y cultivent la terre ne soient pas les derniers informés.

Sources

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