Ecology & environment

À Mayotte, la voiture électrique roulera surtout au fioul tant que les centrales ne changent pas

Portée par la hausse des carburants, la voiture électrique séduit. Mais l'électricité mahoraise vient encore à près de 95 % d'énergies fossiles. Le vrai chantier de la transition se trouve dans les centrales de Longoni et des Badamiers.

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À Mayotte, la voiture électrique roulera surtout au fioul tant que les centrales ne changent pas
Photo : Centrale électrique de Petite Terre (3062032319) — mwanasimba from La Réunion, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Trente-huit pour cent. C'est la part des voitures électriques dans les ventes de véhicules neufs en France durant l'été 2026, selon l'Agence de la transition écologique (ADEME), citée par L'info Kwezi. À Mayotte, où le sans-plomb vient de passer à 2,21 euros le litre au 1er octobre, l'idée de ne plus passer à la pompe a de quoi séduire. Le média mahorais note d'ailleurs que de plus en plus d'automobilistes pourraient être tentés de franchir le pas.

Encore faut-il regarder d'où vient le courant qui remplira la batterie. Sur notre île, il sort pour l'essentiel de cheminées.

Ce que l'on sait

D'après L'info Kwezi, le nouvel avis de l'ADEME met en avant deux arguments. Sur l'ensemble de son cycle de vie, une voiture électrique aurait une empreinte carbone deux fois moins importante qu'un véhicule thermique. Et un ménage qui abandonne un vieux diesel pourrait diviser par trois ses dépenses mensuelles d'énergie. L'agence avait déjà posé une condition importante dans un précédent avis, en 2022, relayé alors par l'AFP et Connaissance des énergies. L'intérêt environnemental n'est garanti que si le véhicule reste léger, avec une batterie de taille raisonnable. Un gros modèle électrique met beaucoup plus de kilomètres à « rembourser » le carbone émis lors de sa fabrication.

Ces calculs valent pour un réseau électrique comme celui de l'Hexagone, très peu carboné grâce au nucléaire et à l'hydraulique. Mayotte est dans une tout autre situation. L'Agence française de développement, qui finance des projets photovoltaïques d'Électricité de Mayotte (EDM), indique sur sa fiche de projet que la production électrique de l'île est issue « à près de 95 % » d'énergies fossiles. Les deux centrales, à Longoni et aux Badamiers en Petite-Terre, fonctionnent au fioul, rappelait Outremers360 en 2023. EDM y présentait un projet de conversion de ces centrales aux bioliquides entre 2026 et 2028, ainsi que l'objectif de porter le solaire de Longoni de 2 à 13 mégawatts, dans un contexte de demande en hausse d'environ 6 % par an.

L'info Kwezi soulève enfin deux questions très concrètes. EDM pourra-t-elle absorber une hausse importante de la consommation, et le réseau supportera-t-il de nombreuses bornes de recharge ? Et que fera-t-on des batteries usagées, sur un territoire où la gestion des déchets est déjà difficile ?

Ce que cela change à Mayotte

Rouler à l'électrique sur une île alimentée au fioul revient, en partie, à déplacer la combustion du moteur vers la centrale. Le bilan n'est pas forcément nul pour autant. Une centrale moderne peut avoir un meilleur rendement qu'un vieux moteur diesel mal entretenu, et les gaz d'échappement ne sont plus rejetés au milieu des embouteillages de Mamoudzou, ce qui compte pour la santé des riverains. Mais l'avantage climatique affiché par l'ADEME pour la France entière ne peut pas être recopié tel quel pour Mayotte. Nous n'avons pas trouvé d'étude publique qui fasse ce calcul pour le mix électrique mahorais, et c'est déjà un problème.

Le réseau est l'autre point sensible. Le réseau d'une île n'est raccordé à aucun voisin et ne peut compter que sur ses propres centrales. Si des centaines de véhicules se branchent le soir, au retour du travail, au moment où la demande domestique est la plus forte, la pointe de consommation grimpera. Sans pilotage de la recharge, la voiture électrique pourrait aggraver les tensions sur un système qui doit déjà suivre une demande en forte croissance.

Reste le portefeuille, qui est le vrai moteur de la tendance. Avec un litre de gazole à 2,04 euros, l'économie promise est réelle pour un ménage qui roule beaucoup. Mais le prix d'achat d'un véhicule électrique, même d'occasion, reste hors de portée de la plupart des familles. Le risque est d'avoir une transition réservée aux foyers les plus aisés, pendant que les autres continuent de payer le carburant au prix fort.

Notre avis

La voiture électrique n'est ni une fausse bonne idée ni une solution miracle pour Mayotte. C'est un outil dont l'intérêt dépend presque entièrement de la façon dont l'électricité est produite sur l'île. Tant que le courant viendra du fioul à près de 95 %, le gain climatique restera limité. La priorité n'est donc pas de remplacer chaque voiture thermique par une électrique, mais d'accélérer la sortie du fioul dans les centrales, en commençant par le solaire, qui ne manque pas sous nos latitudes.

Nous pensons aussi qu'il faut regarder la question de la mobilité dans son ensemble. Une voiture électrique coincée dans le bouchon de Kawéni reste une voiture coincée dans le bouchon. Les transports en commun, le Caribus, la barge et les navettes maritimes, les trottoirs et les pistes cyclables dignes de ce nom rendraient plus de services, à plus de monde, que quelques milliers de batteries sur roues.

Des pistes concrètes

EDM et les services de l'État pourraient publier un point d'étape sur la conversion des centrales aux bioliquides annoncée pour 2026-2028 et sur la puissance solaire réellement raccordée. Une étude de l'ADEME spécifique à Mayotte, comparant thermique et électrique avec le mix local, éclairerait les acheteurs. Pour les bornes, il serait sage d'encourager dès maintenant la recharge en journée, sur des ombrières solaires installées sur les parkings des administrations, des centres commerciaux et des zones d'activités. Enfin, la filière de collecte des batteries doit être organisée avant que les premières ne deviennent des déchets, et non après.

Le soleil tape fort sur Mayotte toute l'année. Il serait dommage que nos futures voitures électriques roulent au fioul faute d'avoir su le capter.

Sources

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