Le lycée de la Cité du Nord n'a pas attendu Créteil pour se fâcher. Le 31 août 2026, trois semaines avant que le mot blocus envahisse les bandeaux des chaînes d'info, des enseignants et des parents d'élèves se postaient déjà chaque matin devant ses grilles, à Mtsangadoua, dans la commune d'Acoua. Leur grief tient en un chiffre, près de 2 300 élèves, rapportait Mayotte Hebdo le 8 septembre. Pour combien de places ? 1 500, écrit la députée Anchya Bamana dans un courrier au ministre de l'Éducation nationale. Environ 900 à l'origine, selon Mediapart, repris par Yahoo Actualités. Six semaines plus tard, on ne sait toujours pas quand les salles promises à ce lycée sortiront de terre, et c'est la première chose que la rectrice devrait dire.
À Cayenne, le 7 septembre, les élèves du lycée Félix-Éboué remettaient à leur direction une vingtaine de revendications (le chiffre vient de Yahoo Actualités, qui cite Outre-mer la 1ère). Des salles sans ventilation, surtout, et des emplois du temps intenables.
Alors, le mouvement lycéen est-il né outre-mer, comme on l'entend répéter depuis quelques jours ? Si l'on s'en tient au calendrier, oui, et on l'a bien trop peu dit. Le fil des événements raconte pourtant une histoire plus emmêlée.
Créteil, le 18 septembre
Dans l'Hexagone, le récit qui s'est imposé démarre un vendredi. Le 18 septembre, des élèves du lycée Saint-Exupéry de Créteil se mettent en grève par solidarité avec leurs professeurs, pour réclamer des créations de postes, relate Maire-info. Amnesty International date le premier blocage du 21. Ryad Rani, président de l'Union syndicale lycéenne, a confié à l'AFP que « ça a commencé au lycée Saint-Exupéry » et que tout s'est élargi très vite.
Très vite, c'est peu dire. Le 28 septembre, les blocages débordent de l'Île-de-France vers les grandes villes, de Lille jusqu'à Nice. La journée d'action de la fonction publique, le lendemain, fait office d'accélérateur. Au 1er octobre, le ministère de l'Éducation nationale compte 1 207 lycées touchés (Maire-info). France 24 voit les étudiants rejoindre le cortège début octobre, et Histopole note l'arrivée de Sciences Po Paris le 7.
Rien, dans ce que j'ai lu, n'indique que les lycéens de Créteil avaient entendu parler de Mtsangadoua ou de la liste de Cayenne. Personne n'a importé quoi que ce soit. Les deux colères ont poussé sur le même sol, celui des postes vacants et des classes bondées, à des milliers de kilomètres d'écart. Histopole souligne d'ailleurs ce qui rend cette mobilisation singulière, l'absence d'une loi ou d'une réforme qui aurait joué le détonateur, contrairement au CPE en 2006.
Les chiffres
- Près de 2 300 élèves au lycée de la Cité du Nord à la rentrée (Mayotte Hebdo)
- 31 août, début de la mobilisation à Mtsangadoua, contre le 18 septembre à Créteil (Mayotte Hebdo, Maire-info)
- 1 207 lycées touchés le 1er octobre, selon le ministère de l'Éducation nationale (Maire-info)
- Plus de 5 000 interpellations du 21 septembre au 2 octobre, selon le ministère de l'Intérieur (Amnesty International)
- 1 500 manifestants à La Réunion le 6 octobre, selon la préfecture (Yahoo Actualités)
Trois semaines d'avance, sans écho national
Le vrai décalage est celui de l'écho. Le 8 septembre, la rectrice Valérie Debuchy est venue devant le lycée du Nord. Elle a évoqué une extension de cinq à dix salles et un futur lycée à M'Tsangamouji pour 2031, selon Mayotte Hebdo. Les grévistes ont jugé ça très insuffisant. Ils ont tenu trois semaines, d'après l'hebdomadaire, puis suspendu le mouvement en prévenant qu'ils reprendraient si rien ne bougeait.
La presse nationale attend octobre pour regarder les lycées ultramarins dans leur ensemble. Outre-mer la 1ère puis France 24 décrivent alors une contestation qui gagne les Antilles et l'océan Indien, un peu comme si elle arrivait de Paris. Le 2 octobre, des élèves bloquent le lycée de Bandrélé pendant qu'à La Réunion d'autres manifestent devant 17 établissements (Outre-mer la 1ère). Le lundi 5, Outremers360 compte une vingtaine de lycées perturbés aux Antilles et huit élèves interpellés, avec un grief bien local, Parcoursup, accusé de pénaliser les bacheliers qui veulent étudier dans l'Hexagone. Ce matin-là à Mamoudzou, quelque 200 élèves se massent devant le lycée Younoussa-Bamana, où les cours sont finalement maintenus (Mayotte Hebdo).
L'ordre dans lequel on raconte les choses finit par dicter les réponses. Les 3 000 remplaçants annoncés par Édouard Geffray soignent le mal de Créteil, des postes vides. À Mtsangadoua, un professeur de plus devra encore trouver une salle où faire cours, et l'extension promise n'a, à ma connaissance, aucun calendrier public. Quant à l'air qui ne circule pas dans les classes de Cayenne ou à Parcoursup aux Antilles, une mesure dessinée pour l'Île-de-France n'y touche pas.
Ce que répondent les autres
Devant les grévistes du lycée du Nord, la rectrice de Mayotte a déclaré : « Les problèmes du lycée, je les connais », avant d'annoncer l'extension de l'établissement, selon Mayotte Hebdo. Au niveau national, Édouard Geffray avait d'abord dénoncé une instrumentalisation politique du mouvement, rapportait l'AFP. Il a ensuite ouvert le 30 septembre une plateforme de concertation pour recueillir les revendications des jeunes, selon le CIDJ, puis annoncé 3 000 remplaçants, d'après France 24.
Ce que je demande tient en deux dates. À la rectrice de Mayotte, de publier avant le 31 octobre le calendrier chiffré de l'extension du lycée de la Cité du Nord, salle par salle. Au ministre de l'Éducation nationale, de dire combien des 3 000 remplaçants iront dans les académies d'outre-mer et de leur réserver un volet à part dans sa plateforme de concertation, puisque le bâti et la continuité territoriale n'y posent pas les mêmes questions qu'en métropole.
Les premières décisions du gouvernement sont attendues d'ici la fin octobre, selon Mayotte Hebdo. À Mtsangadoua, personnels et parents ont prévenu qu'ils reprendraient la grève si les engagements de septembre restaient sur le papier.
Sources
- Au lycée du Nord, la visite de la rectrice ne met pas fin à la crise — Mayotte Hebdo
- Lycée du Nord : Anchya Bamana demande une intervention urgente — Mayotte Hebdo
- Les difficultés des lycées alimentent la mobilisation du 6 octobre — Mayotte Hebdo
- Ce que l'on sait du mouvement des lycéens de La Réunion à la Guyane en passant par la Guadeloupe, Mayotte et la Martinique — Outre-mer la 1ère
- En Outre-mer aussi, les lycéens se mobilisent pour leurs conditions de scolarité — Yahoo Actualités
- 400 établissements scolaires fermés face à l'extension du mouvement lycéen et la flambée de violences — Maire-info
- Mouvement lycéen : des mineurs face à la répression des forces de l'ordre — Amnesty International France
- Blocus de lycées franciliens : la mobilisation s'amplifie, le ministre dénonce une instrumentalisation politique — AFP (Bourse Direct)
- Des Antilles à La Réunion, les lycéens également mobilisés pour de meilleures conditions de scolarité — Outremers360
- Le mouvement lycéen de septembre, début octobre 2026 — Histopole
- Colère lycéenne : le mouvement gagne de nouveaux établissements et l'Outre mer — France 24
- Blocus des lycées : les lycéens poursuivent la mobilisation — CIDJ

